Pourquoi ce texte ?


Ma tante Domino est à la source de ce spectacle. Il lui est dédié, parce que sans elle
le handicap mental me serait certainement étrange. Malgré le prénom-titre du départ « Domino, le road-movie amoureux », je ne raconte pas sa vie, ni la mienne. J’ai inventé une histoire pour parler du « vivre ensemble ».

Genèse du texte 
En 2010, au sortir d’une représentation du « Grand Merdier », trois jeunes adultes
en situation de handicap mental viennent vers moi. L’un d’eux me prend dans ses bras : « Toi, t’es mon pote ! ». Me remonte alors des brassées de souvenirs : ma tante Domino, ses copines du CAT, Agnès une amie d’enfance, nos jeux, nos rigolades… Il faudra qu’un jour je raconte ce que je connais du handicap mental. Mais comment m’y prendre ?

Quelques mois plus tard en Lozère, autre représentation, autre groupe : eux ont un atelier conte dans leur foyer d’accueil de Marvejols. Ils m’invitent à venir les écouter. « Avec plaisir, un jour… ». Neuf mois après, grâce aux Foyers Ruraux de Lozère, je suis en résidence au sein de l’association Le Clos du Nid à Marvejols. Le projet est double : créer un spectacle autour du handicap mental pour le festival « Contes et Rencontres » de février 2014 et accompagner le groupe de conteurs, tenter de les amener à se produire sur scène, en première partie de ma présentation de travail en février 2012. Ce qu’ils feront.

De septembre 2011 à février 2012, je passe deux à dix jours par mois en foyer d’accueil, en ESAT, en MAS… je rencontre, discute avec les résidents, les éducateurs, psychiatres, psychologues, directeurs, lingères, cuisinières…

L’écriture 
Comment faire sentir le rire, la joie et l’autodérision qui règnent quotidiennement dans ces institutions sans être moqueur ? Comment parler des souffrances exprimées sans être pesant ? Comment faire passer ce qui me touche chez de nombreux résidents, ce mélange de désespoir et de dérision ? Puis-je expliquer simplement les aberrations politiques qui me font réagir :
le curseur du handicap qui se déplace au gré des désengagements sociaux et médicaux ou
au gré des besoins économiques ? Comment faire sentir la violence du vocabulaire : « personnes empêchées », « milieu ordinaire », les personnes classées en différents types de handicap : mental, psychique ou social ?
Dans ce texte, j’essaie de transmettre des bribes de ce que j’ai vécu avec ma tante Dominique et lors de ma résidence en Lozère : les anecdotes, les questionnements, les revendications,
les joies, les colères des résidents et les miennes.

Un road-movie
C’est lors d’une promenade en mini bus avec un groupe, que me vient l’envie d’écrire
un road-movie. C’est un genre cinématographique que j’affectionne, que j’ai envie de tenter à l’écrit et qui me permet de mêler facilement le désespoir et la dérision. Deux attitudes face à la vie et aux événements que je retrouve chez beaucoup des résidents. Partir est vécu par Magalie, en particulier (voir texte), comme si cela pouvait résoudre quelque chose à ses problèmes. Cela ne résout rien… que sa colère. Et par là, cela résout tout.


Le conte du Taureau bleu 
En février 2012, deux jours avant la lecture publique de mon chantier, il manque à
mon histoire (et c’est peu dire) la part élevée, l’aspiration vers le haut, le but qui dépasse chacun de mes personnages. C’est alors qu’une institution de très jeunes enfants du Clos
du Nid, me demande d’accompagner la fermeture de leur lieu. Je dois raconter des histoires sur la mort, le passage…que les éducateurs et la psychologue pourront reprendre ensuite.
Je raconte, parmi d’autres, le conte du Taureau bleu. J’ai toujours aimé cette histoire, mais
je ne l’ai jamais travaillée ni intégrée à un tour. A la donner dans ce contexte, je mesure
sa violence et sa puissance rassurante. Et c’est tout naturellement qu’elle devient la pièce
qui manquait à mon texte.

L’écriture orale du conteur
Désormais, le conteur doit prendre le relai de l’auteur pour attendrir le texte et pour s’approprier le conte du Taureau bleu. Je dois les dire sur plateau en travail d’improvisation. Je dois oublier le texte écrit, m’en faire des souvenirs. Et je dois dire le conte pour lui-même. Je dois le raconter dégagé du contexte du « Road-movie », parce que j’ai à en dire autre chose. Je dois travailler sa forme primitive, ma version animale en quelque sorte. Je dois explorer la violence que je pressens de moi à ce conte … Comme une envie de viande crue.
Ensuite seulement je pourrais le mêler intimement à cette histoire contemporaine, parce qu’il en est le motif central. Je le tisserai dans la trame du récit pour faire avancer les deux réalités parallèlement.

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